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Les invasions barbares
Ecrit par Charles Danten, vétérinaire   
31-03-2005
Vous êtes déjà allé dans une porcherie industrielle ? Si oui, dites le moi, car récemment, j’ai essayé d’en visiter une, à maintes reprises, sans succès, pour un article que je voulais écrire sur les maladies nosocomiales, vous savez ces super infections dont on parle tant par les temps qui courent, celles qu’on attrape à l’hôpital, et qui sont fichtrement résistantes aux antibiotiques. Désormais, non seulement on est malade en entrant à l’hôpital mais on court le risque fort tangible… de ne plus jamais en sortir.

À chaque fois, on me répondait la même chose : nous nous excusons, mais les visites sont interdites à cause du risque très élevé de contagion. Nos porcs, élevés en vase clos, sont très vulnérables aux microbes auxquels ils n’ont jamais été exposés. Vous comprenez, une seule bactérie étrangère, introduite par inadvertance, peut décimer un troupeau entier, en un tour de main, de la même manière que les conquistadores ont décimé les indiens d’Amérique avec la petite variole. J’avais beau leur dire, que j’étais médecin vétérinaire, agronome en plus, spécialiste en zootechnie, rien n’y fit. Quand c’est non, c’est non : j’avais pas d’affaires là, point. Autrefois, quand j’étais vétérinaire sur les fermes, c’était différent. Je visitais régulièrement les porcheries, notamment pour établir des programmes de prévention. Mais attention, pour entrer dans un de ces temples de la précaution, véritable tombeau porcin, fallait faire littéralement patte blanche! Le gérant de la porcherie m’attendait de pied ferme à la porte. Après la poignée de main usuelle, il m’introduisait dans une pièce attenante où je devais me changer, me laver et me désinfecter les mains, mettre un sarrau, des bottes, un chapeau et un masque. Dans certains cas, on m’empêchait d’amener ma valise à instruments. C’est peu dire…

Exagéré? Nullement. On mesure mieux l’importance de ces mesures préventives lorsqu’on connaît le moindrement le monde des bactéries. Nous savons à présent, que le biotope, c'est-à-dire la masse vivante de la planète, se compose majoritairement de ces organismes microscopiques. Ceux-ci vivent dans les océans, la terre, occupant toutes les fissures de l'écorce terrestre, partout où il y a de l'eau, jusqu'à des dizaines de kilomètres de profondeur. Elles vivent même dans les glaces, dans les déchets radioactifs des usines nucléaires, dans les sources thermales, dans les cratères volcaniques à des températures supérieures au point d'ébullition et dans les fonds marins, à des profondeurs abyssales. Elles se nourrissent, entre autres, de pétrole, de soufre, de méthane et de métal.

Notre corps, les animaux et les plantes hébergent des milliards de ces organismes élémentaires. Il y a plus de bactéries dans l'intestin d'un seul individu qu'il n'y a eu d'humains dans toute l'histoire : 80 milliards ! Rassemblée, cette masse invisible de bactéries pourrait recouvrir sur une hauteur de deux mètres toute la surface terrestre du globe. Elle est égale, sinon supérieure à la masse combinée des végétaux et des animaux. Nous sommes nous-mêmes un rassemblement de bactéries. Comme l'a démontré la biologiste américaine Lynn Margulis, les cellules, qui constituent notre corps, celui des autres animaux ou des plantes résultent en fait de l'amalgame de bactéries qui ont coopéré pour former quelques êtres plus complexes et diversifiés. Notre organisme et tous les êtres vivants seraient donc en quelque sorte des projections du monde bactérien, plutôt que des entités séparées et uniques.

Ce sont ces microorganismes qui définissent les caractéristiques biologiques de la planète. Et tout ce monde bactérien est complètement insensible à ce que nous pouvons faire.
Même si nous faisons disparaître 90 % des espèces vivantes, que ce soit par une guerre nucléaire, par la pollution, par le pillage des ressources naturelles ou par la destruction des écosystèmes, les bactéries continueront à se multiplier créant de nouvelles formes de vie. Nos déchets deviendront les substrats de nouvelles espèces mieux adaptées à cette réalité et dont nous aurons favorisé l'éclosion. Si nous venons à disparaître, dans à peine quelques millions d'années, une poussière sur l'échelle géologique du temps, notre passage sur Terre sera complètement oublié.

Ce ne sont pas nous les plus forts mais les bactéries.
En outre, et ce n’est pas pour améliorer les choses, le milieu de l’élevage intensif est en lui-même un facteur prédisposant. Mal nourris, poussés à engraisser le plus vite possible pour maximiser la marge de profit, ces animaux élevés dans des conditions concentrationnaires, dans un état de stress constant, ont un système immunitaire très fragile qui réagit mal aux invasions barbares. Heureusement, la majorité de ces machines à viande, ne vivent pas assez vieux pour tomber malade. On les dévore bien avant. Dans ces conditions, je l’avoue, mes interventions étaient assez limitées. Pour bien faire, il aurait fallu s’adresser à la racine même du problème : un consumérisme débridé.

C’est ce que j’avais l’intention de dire à propos des maladies nosocomiales. À l’origine, je voulais visiter une porcherie pour bien illustrer l’importance des risques de contagion notamment dans un milieu où les bactéries pathogènes sont omniprésentes. Je voulais souligner l’immensité du défi. Non seulement les bactéries sont partout mais elles ont acquis une résistance aux antibiotiques qui multiplie les dangers pour les malades des hôpitaux.

Devrait-on prendre dans les hôpitaux, les mêmes mesures de précaution que dans les porcheries ? Oui, ce serait souhaitable. Nul doute. Malheureusement, ce serait impossible à réaliser à cause de l’importance de l’achalandage. L’hôpital est un milieu ouvert où chaque nouveau patient admis agit comme un cheval de Troie contenant une communauté de macro et de micro organismes prêts à envahir le nouvel Eldorado qui leur est offert en toute ignorance des conséquences possibles.

Dans ces conditions, qu’on le veuille ou non, il y aura toujours un certain risque que l’on peut au mieux minimiser en appliquant des mesures préventives adéquates. Cela présuppose que le personnel d’entretien est suffisant et consciencieux, que les médecins et le personnel en général ne sont pas surchargés de travail et qu’ils ont le temps de respecter un maximum d’hygiène corporelle, que les instruments et le matériel diagnostique sont tenus scrupuleusement propres, et enfin qu’il y ait des fonds monétaires suffisants pour assurer la bonne marche de ces institutions fort complexes à gérer. Or, ces critères sont rarement réunis dans le contexte économique actuel.

Il faut dire aussi, que le vieillissement accru de la population, son isolement en vase clos et par conséquent sa plus grande vulnérabilité aux microbes venant d’ailleurs, une mauvaise alimentation chronique de la population, un état de stress permanent, le manque d’exercice, sont des causes favorisantes souvent occultées dans les études et les mesures préventives des maladies nosocomiales. Or, en ignorant les effets pervers du consumérisme notamment sur le système immunitaire et les gens en général aussi bien les patients que le personnel des hôpitaux, on les entérine implicitement, leur donnant de la force. C’est assez diabolique quand on y pense bien : nos solutions… font souvent partie du problème!

Malgré tout, sur le court terme, on peut réussir à obtenir des résultats sans avoir à remettre en question la logique prédominante, toutefois, sans s’adresser aux causes prédisposantes, sur le long terme, ces bonnes intentions risquent d’être un véritable coup d’épée dans l’eau.

Les plus forts seront toujours les premiers.

La vie est bien plus forte que nous.

 
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